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CARNETS DE ROUTE

Saïgon Chronicle

du 16 juillet au 6 août 2006

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Dimanche 16 : "Somewhere over the Rainbow"

- (le trajet)

Journée TGV...

Je pars.

En laissant tout derrière...

Ma soeur qui m'a conduit à la gare... Mes parents tristes. Ma famille qui condamne soit mes "vacances de bourges" (pour ma famille maternelle), soit ma "folie vulgaire et malsaine" (pour ma famille paternelle)... On se sent très soutenu dans ces cas là !

J'ai du mal à réaliser que ce jour va durer 30 heures. Je ne sais pas du tout où je m'en vais, ni ce que je vais vivre, mais je demeure plein d'une étrange confiance. Je ne suis pas surexité par le départ, ni tranquillement amorphe... Disons que je vis les choses de manière un rien fataliste...

D'ailleurs, les événements s'emboîtent ici de manière assez pyramidale : train, avion, transit, avion, hôtel... Rien ne paraît immédiat. Tout ressemble à un trip morcelé, une série d'étapes. Le bloc du séjour m'apparait sans doute trop déconcertant, alors, je le brise en une série de petits événements mineurs...

L'arrivée à Roissy est nettement plus compliquée, l'information est très mal conçue, et l'orientation dans les terminaux, des plus complexes. Impossible de savoir si un bus dessert ou non le terminal concerné... De quoi disjoncter... Je suis le mouvement en ayant l'air de savoir où je vais... J'ai repéré un couple de retraités qui vient de demander où prendre la navette du terminal . Je les suis donc de loin... Je fais semblant de savoir, je joue le vieil habitué alors que je suis sans doute encore plus paumé que les autres.

Mon sac de voyage me fait mal à l'épaule, mon sac à dos me tire en arrière. Finalement, l'aventure commence à Roissy.

Arrivé au terminal, je rejoins l'hôtesse qui représente l'agence qui m'a vendu le circuit... Elle me claque mon billet d'avion dans les mains, mon passeport revêtu du précieux visa et me dit que notre guide français nous attendra à Singapour. D'ici là, chacun pour soi et Dieu pour tous.

J'avance entre les bandes qui délimitent l'espace d'enregistrement de la compagnie aérienne qui me transportera là-bas. Je ne fais plus semblant de savoir : j'ai mis 5 minutes à comprendre où était l'entrée... Autant jouer la transparence : je suis un paumé qui n'est jamais sorti de chez lui et qui part pour la première fois en Asie ; un connard comme il en est des miliers qui va chercher une pauvrette aventure pour se faire croire qu'il a vécu un événement magique...

Un idiot quoi...

Les hôtesses qui enregistrent les bagages, sont belles et gentilles... Habillées d'un vêtement originaire de leur pays, elles sont jolies comme des poupées... J'aime ce sentiment d'être déjà parti alors que je suis encore en France...

Je suis ensuite les files...

C'est un peu comme sur l'autoroute, on suit les panneaux. Rien de bien complexe. La douane est une formalité. L'embarquement une autre paire de manche : je dois enlever ceinture et godasses qui font sonner les détecteurs de métal... Ambiance garde à vue. La confiance règne... On me dira : la sécurité est à ce prix...

Dans l'avion, finalement, les choses sont simples... Il suffit de ne pas bouger. Je suis à côté d'une jeune Néo-Zélandaise divine qui retourne chez elle... Elle ne m'adressera bien entendu pas la parole. Mon allure de Beauf laid et con doit suffire à décourager n'importe quelle envie de me dire bonjour. Mon voisin d'avion est aussi un Néo Zélandais d'une cinquantaine d'année. Lui il est plutôt sympa, mais mon niveau d'anglais est bien insuffisant. Je m'abîme du coup dans la lecture "du monde" (que comme un con, j'ai acheté, alors qu'il est à disposition dans l'avion !)

Le décollage est impressionnant mais juste au moment où le pilote mets les gaz à fond, pour le reste le trajet est banal comme un voyage en bus, même pour l'inculte en la matière que je suis. Pour ne pas jouer les mister Bean, j'évite de trop bouger, je regarde les autres.

Globalement, ça va.

Je regarde quelques films mais surtout m'absorbe dans le suivi du vol sur la carte. J'aime assez ce service. ça me passionne même. La traversée de l'Inde est longue, ça secoue de trous d'airs dans le golfe du Bengale, on frôle l'Hymalaya...

Marrant...

Les hôtesses sont sympas et aux petits soins. On mange très bien... Lunches, dîner, et petit déj (asiatique : nouille à 2 h du mat' !) sont très bons...

Une ravissante hôtesse d'origine indienne s'occupe de ma travée. J'aime ses sourires, même si ils ne sont que "marketings", offerts par "X Airways"... Rien n'est vrai et personne n'est parfait. Je ne crée plus d'illusions du style "peut être qu'elle me trouve sympa !" Je crois que je suis guéri ou en voie de guérison.

A deux heures du matin on arrive. Je n'ai pas dormi, bien entendu. Il est 7 heures ici... Je n'ai même pas senti l'avion se poser, c'est l'avantage des gros porteurs. Les hôtesses classes jusqu'au bout des ongles nous gratifient d'un "good bye Sir, See you soon !'

Soon... Pas trop quand même... On a des trucs à vivre avant de repartir...

Le transit est étrange. Irréel.

C'est finalement mon premier contact avec l'Asie. C'est aseptisé comme un aéroport peut l'être, en fait... Tout est propre et net... J'ai du mal à comprendre, à enregistrer... Hier encore, j'étais à Paris où il est actuellement 2 heures 30 du matin, et là, je suis à Singapour à 7 heures 30 du mat'. Le jour se lève sur des alentours de tarmac et de jungle. La lumière est déjà celle de l'Asie... Les avions blancs se dorent de soleil levant. Des ribambelles d'Indiens, de Sikhs, de Cingalais, et d'Asiatiques de toutes origines, (impossibles à diffèrencier pour nous), courent vers leurs avions... Je me sens bien. Heureux de toucher la terre de l'Asie.

Tout est calme et bien ordonné. Les Duty frees bien rangés. Les rares blancs que je vois ne sont pas souvent occidentaux, mais plutôt australiens... On est bien aux Antipodes, je suis content de ma balader seul en Asie.

"ça y est..."

Le guide de l'agence nous a claqué rendez vous dans deux heures face à une porte d'embarquement... Départ pour Saïgon à 9 h 30... Le groupe qui m'a été présenté est plutôt hermétique : majorité de couples jeunes. Personne en solitaire (sauf moi) ; une famille et trois femmes sont les seuls dérogations à la répartition binaire du groupe. Personne ne sourit, le groupe s'éclate en trois secondes...

Mal barré pour espèrer une cohésion et des relations sociales... mais bon, je suis plein d'espoir...

Je traîne une heure à arpenter les terminaux, à découvrir l'Asie derrière les baies vitrées de l'aéoport de Changi... Et une demi heure à traîner sans conviction dans les duty-free... Ensuite, comme l'accés à internet est gratuit, je vais lire les journaux des copains : Remboy, Chat fou, DB... ça me fait un peu sourire de penser que dans leurs stats, il y aura un accés de Singapour et que ce sera tout bêtement moi ! Je laisse même un commentaire à Remboy, parce qu'il parle de moi dans son journal et que je ne parviens pas à écrire de mail sur le poste de l'aéroport...

Marrant de lire les écrits des autres d'ici... Finalement, on n'oublie rien... D'ailleurs, à la verticale de la ville où il habite, j'ai pensé à Remboy tout à l'heure...

Le Transit étant passé, je file embarquer pour Saïgon... Là les contrôles sont plus humains. La fille qui me fouille me laisse mes chaussures et ma ceinture.

C'est bien.

L'arrivée dans l'avion est plus étonnante. Il est plus petit que le long Courrier. Et déjà, le rapport numérique s'inverse... Nous sommes de rares occidentaux dans un avion occupé à 95 pourcents par des Asiatiques... Ici, les étranger, c'est nous ! Quelques allemands et américains sont sur le même vols... Ambiance chemisettes à fleurs et Champagne... Nous ne nous ressemblerons jamais. Le circuit "aventure "nous classe dans la catégorie plutôt "sac à Dos". Les Boeufs germaniques nous regardent avec une once de mépris, je le leur rends bien.

Le temps d'un petit déjeuner (le deuxième ! mais il est le bienvenu car il est 11 h 30) de nouilles Thaï (un délice), de deux thés et de toast à la marmelade d'orange, nous arrivons au dessus de Saïgon... Je m'absorbe dans la contemplation du Vietnam vu de haut... C'est étrange et joli comme une carte postale. Les côtes sont délicatement découpées autour d'une mer bleue...

Saïgon apparait... Etrange amalgame, largement étendu... Au loin, je distingue les buildings de la ville moderne... Autour, l'Asie traditionnelle... C'est beau comme un rêve... Mes images se colorient et deviennent réelle alors que je les ai tant imaginées... On survole une pagode. Je me dis à nouveau que "ça y est..."

Puis l'avion s'immobilise sur l'aéorport d'Ho Chi Minh City... Le nouveau nom de Saïgon que personne n'utilise sauf "les étrangers" !

L'ensemble me fait, Dieu sait pourquoi, penser à l'Afrique. Peut être la tour de contrôle vaguement isolées, la couleur de la latérite autour des pistes, les herbes folles, cette sorte de château d'eau... Les avions sont posés sur le Tarmac, des gens en descendent sur des passerelles, et foulent le sol de l'aéroport... C'est l'Asie de Tintin au Tibet, mais nous, nous n'aurons pas ce plaisir, nous seront collés à un anonyme terminal qui nous fera passer dans une ambiance aquarium, de l'avion à l'intérieur de l'aéroport.

J'ai l'impression qu'on me vole mon rêve, mais rien ne peut déchirer mon plaisir.

Sous le Rainbow...

J'y suis...

Lundi 17 : "Décalage horaire..."

- (Saïgon / premier jour au Vietnam.)

Me voilà à l'aéroport.

Les douaniers ne sont pas aimables, mais ne sont pas non plus des tortionnaires militaires... Ils font honnêtement leur travail. Je m'attendais à un accueil au Vietnam type Varsovie 1962, mais je me suis trompé. Je me sens pourtant assez fatigué, un peu vide. Je ne sais pas pourquoi. Même si au fond, ça fait à peu près 24 heures que je suis debout à traverser le monde...

Formalités executées, je récupère mon passeport... J'avance...

Vietnam moins quelques pas.

Je dois encore passer mes bagages à mains dans un antique micro ondes à rayon X qui vérifie que je n'apporte pas de M 16, ni de drapeau américain dans mon sac et me voilà dans le hall de l'aéroport. Nos bagages trainent entassés les uns sur les autres. Il fait gris. Un gris de Pierre. Je m'attendais à du soleil, comme à Singapour ce matin, mais là non, on a déjà collé du plomb dans l'aile de mes rêves.

Quelques mètres de plus et je me retrouve dehors. La sensation est indéfinissable et pourtant marquante. Tout l'aéroport étant climatisé, j'étais jusque là dans un faux Vietnam, régulé par air pulsé, mais là, la chaleur m'entoure immédiatement, dès la porte passée, elle se love autour de moi et m'écrase. Nous sommes en pleine mousson, ambiance Sauna. Vraiment.

Nous sommes entourés d'une douce chaleur humide, écrasante et lourde. La sensation est plutôt agréable, même si on cherchait plutôt une chaleur séche. En quelques minutes, ma chemise est trempée... Autour de moi, le Vietnam m'ignore et vit sa vie. Une vie bruyante et active, comme daevant tous les aéroports du monde, peut être un peu plus ici... Nuées de motos, de voitures chargées à bloc. Je suis ailleurs, c'est net, mes repères s'effacent... Je suis gonflé de plaisir, c'est bien ça que j'attendais... Même si c'est bien diffèrent.

Le guide nous attend. Il traîne une pancarte revêtue du nom du circuit... Marrant... Un rien "touriste à deux sous"... Alors que nous avons tous une "autre allure". Le circuit aventure n'est pas un mythe. Des touristes allemands, étaient dans le même avion que nous, ils participaient à un circuit classique. La diffèrence est notable : moyenne d'âge plus élevées, allure de bourgeois mous du bide, valise et vanity... Nous c'est plus Tee shirt, godasses de randos, et sac à dos. Au moins, ça c'est réussi, je me sens à ma place...

Là encore, les choses se nuanceront plus tard.

Nous montons dans le bus, dans le bruits des motos et des klaksons, dans ce Vietnam bouillant de chaleur et de vie, sous ce bruit, et cette "fureur" que je vais connaître pour trois semaines. Le Vietnam n'est pas l'Asie tranquille, c'est bruyant, vif, et speed... Plaisant aussi pour ça...

La vitre du bus forme un écran géant sur lequel je découvre le pays... Tout sauf ce que j'imaginais... Enfilade d'échoppes à ciel ouvert où se vend de tout. Foule omniprésentes sous des chapeaux coniques, nuées de motos partout... J'imaginais un pays plus tranquille, je le savais tumultueux, mais pas à ce point. C'est beau de cette vie luxuriante et rapide, les rues ressemblent à des rivières vives. Le dépaysement est total... Je tombe en arrêt devant un marchands de roues de motos et de vélo, emballées de papiers dorés et colorés qui ressemblent à de grandes guirlandes rondes, et aussi devant des piles de boîtes de lait pour bébé, empilées les unes sur les autres et tapissant tout un magasin ouvert sur la rue, comme tous ici...

Nous nous arrêtons à l'hôtel. Pour quelques minutes. Le petit déjeuner de l'avion servira de repas de midi, nous repartirons plus vite pour les visites de l'après-midi. C'est un peu marche ou crève, mais bon, on a signé pour ça ...

Je me sens un peu las quand même...

L'hôtel est un modèle d'architecture soviètique et impersonnelle. Larges couloirs gris. Ma chambre et moche et vaguement sale, ou plutôt pas nette sans être vraiment sale d'ailleurs. Elle est pleine d'une odeur douceâtre que je n'identifie pas mais qui m'entête... Je n'ai pas le temps de me poser de questions et je refile dans le bus après m'être rapidement lavé et rasé.

L'aventure est censée commencer dans quelques minutes...

Elle le fera au delà de mes espérances et sera vaguement déconcertante (dans un premier temps)...

Lundi 17(suite) : "Décalage horaire II ..." [dernière mise à jour]

Nous prenons donc la direction du quartier chinois pour visiter une pagode. Ce n'est pas ce qui était prévu, mais au fond ce n'est pas grave. Finalement, on n'attendait rien.

Le bus est étrangement silencieux, mais je me dis : "c'est la fatigue." Je suis surpris que même entre eux les gens ne communiquent pas ou peu. Peut être que le dépaysement a pris toute la place ?

La pagode est belle. J'ai oublié ma recharge de sauvegarde dans le bus, je ne peux pas prendre d'images... Je me dis que je pourrais toujours retrouver d'autres temples dans le même style plus tard. Mauvaise idée, je ne retrouverai plus jamais au cours de ces trois semaines, ce mélange étrange de calme Zen et de couleurs chaudes... Dans ce pays, rien n'est "standardisé", je l'apprendrai plus tard. Je suis en plein stage d'adaptation, je m'y retrouve au fur et à mesure...

Puis c'est la plongée dans le marché du quartier chinois. Déjà la visite du quartier des herboristes m'avait un peu chamboulé, beaucoup d'odeurs, d'images étranges : champignons géants, organes sexuels de cerfs séchés, crapauds et vipères divers en bouteilles... Mais là, je prends un flash. J'ai beau savoir que c'est exceptionnel en Asie, que ce n'est pas le reflet du Vietnam, ce marché chinois me bouleverse un peu... Il n'est plus de place pour rien. Tout est rangé méthodiquement mais entassé, il ne reste plus un pouce de libre, les marchandises s'empilent et envahissent tout.

Nous circulons dans des travées de 40 centimètres de larges parfois, et même là, certains autochtones parviennent à passer en moto. L'ensemble tient du souk et du marché-couvert à la fois. Les gens qui vendent sont parfois enfermés dans des cabanes de moins d'un mètre de large dans une obscurité constante. L'éclairage au néon dur, découpe d'une lumière blafarde une atmosphère lourde. Parfois un bébé dort dans un commerce envahit de piles de savons, de boites de lait, de tee shirts à 50 centimes d'euros.

Mais c'est la partie alimentaire qui me secoue le plus. L'espace est aussi réduit, les odeurs en plus... Mêlange d'aromates, de condiments de poissons séchés, de nuoc man, de viandes tannées, de fruits blets et lourds... C'en est trop pour notre délicatesse occidentales... Je ne dis rien, mais je suis ébranlé. Je ne pensais pas à ça... Le bruit de la rue, des négociation du commerce, les odeurs fortes, la douleurs d'enfants poussant sur le sol graisseux dans cette obscurité constante...

Je me sens oppressé, vaguement lourds... Je suis presque pris de vertiges.

Je ne trouve pas ça négatif, je ne condamne rien, mais ça me tord un peu ma vision idyllique de l'Asie. Je prends conscience que je suis aux antipodes, que tout est diffèrent, que c'est une "autre planète" où la vie est terriblement difficile... On est à des années lumière de ce à quoi je m'attendais, de ce dont j'ai l'habitude... Je me rends compte que je suis loin de mes certitudes occidentales, que je sais depuis longtemps que je n'ai pas raison sur tout et que l'occident n'a pas raison sur tout, mais quand même, là, il faudra s'y habituer...

On croise des rats, nos chaussures sont pleines d'un mêlange d'on ne sait quoi... Les insectes se posent tranquillement sur la douceur pastelle et belle des sacs de sucre de canne... Rien à faire pour les en décoller, ils ne sont pas de ces mouches qu'on effraye. Ici, les insectes ont déjà gagné le combat.

Je me sens en était de malaise. Un état que ne dissipera pas la vision moderne et aseptisée du centre de Saïgon... La cathèdrale, la poste et ses bois précieux, les beaux quartiers, ne parviennent pas à me faire oublier la misère douloureuse de quartier chinois... Je l'ai pris comme une claque en pleine figure...

Le soir, nous mangeons très tôt, comme nous sommes tous crevés.

Je découvre ainsi une partie de mes compagnons de routes... Trois filles qui partent ensemble pour la première fois à l'étranger... Deux d'entre elles ont déjà fait pas mal de pays d'Europe ensembles... La troisième, Bérénice, part pour la première fois sur un autre continent... Je me dis qu'elle n'est finalement, pas si loin de ce que je vis... Elle connaît bien moins les 2 autres et j'ai déjà remarqué qu'elle était souvent seule, dans le bus ou lors des visites... ça m'arrange, je pourrais peut être m'en faire une alliée en cas de trop forte solitude, puisque jusque ici, le groupe n'a pas l'air de communiquer beaucoup.

J'ajoute ici, pour dissiper tout malentendu, que Bérénice ne me plait absolument pas.

C'est au moins clair.

De l'autre côté de trouve Diddl et Diddlina (si !). Je les appelle comme ça parce qu'ils sont revêtus de la tête au pied de vêtements d'une marque très côtée et typée "aventure". ça leur sert d'ailleurs de signe de reconnaissance puisqu'ils ne parleront, durant tout le voyage à pratiquement personne d'autre qu'un autre couple qui porte la même marque de vêtements. Trouvant cette réaction très enfantine, j'estime que Diddl leur va parfaitement bien comme surnom...

Eux ont déjà beaucoup voyagé et effectué pas mal de trek partout dans le monde... ça m'effraie pas mal. D'autant que les trois filles ont aussi fait beaucoup de randonnées en montagne, dont des Via-ferrata dans les Dolomites... Je demeure le plus inexpérimenté du lot, et je crains de souffrir terriblement lors de la semaine véritablement aventure qui s'annonce pour la fin du circuit.

A un moment Bérénice avoue : "je n'en suis pas encore revenue moi, du quartier chinois... Ouh, c'était terrible : le bruit, les odeurs... J'ai eu franchement du mal à tenir le choc..." Diddlina, fille intelligente au delà de sa fascination pour le Dieu marketing des fringues, et qui en avait pourtant vu bien d'autres, affirme la même chose...

ça me soulage quand même un peu, je me sens un peu moins étranger. Pour tout dire, je me sens même tout simplement moins étrange.

Aujourd'hui, je ne sais pas trop ce qui m'a autant (nous a !) autant touché dans ce marché Binh Thanh. Je crois que la fatigue est pour beaucoup dans cette perception déconcertante... Il m'apparaît important d'écrire que cette sorte de malaise s'est vite dissipée et que je n'ai pas gardé d'images négatives de cet endroit, ni même de Saïgon, mais je ne mens jamais ici, et j'indique même les choses négatives pour moi... Cette sensation haïssable, cette répulsion de touriste bourgeois face à l'Asie que j'avais pourtant cherchée, je l'ai eu, ressentie, éprouvée, même si elle n'a pas duré...

L'intégration au restaurant, s'avère difficile, je n'y trouve pas ma place, et il est clair que ce sera compliqué dès que nous aurons à nous débrouiller tout seul. Dès demain, les repas du soir sont censés ne plus être organisés. Vu que je ne parviens pas trop à nouer des relations, je vais me retrouver à manger seul le soir... Au bout du monde, ça m'effraie un peu... Le groupe est nettement fermé et clairement orienté vers une recherche de la découverte du pays seul. J'avoue que j'espèrais un esprit de groupe. Il me faudra faire avec...

Ou plutôt faire sans !

Le retour à l'hôtel se fait dans un calme olympien. Personne ne parle, et même entre eux, je suis sidéré de voir que les couples ne se parlent pas...

Je me retrouve dans ma chambre d'hôtel. J'insère le porte-clé dans un receptacle sur le mur pour obtenir de l'énergie... C'est un système conçu pour que les occidentaux gaspilleurs, ne puissent pas partir en laissant l'éclairage fonctionner : dès qu'on emporte la clé, cela coupe le courant.

Bonne idée.

Voulant prendre une douche -mon deuxième tee shirt de la journée est trempé (par 32°C, c'est normal)- je remarque une trace brunâtre sur l'interrupteur. Je me sens glacé en comprenant qu'il s'agit de sang. Le précédent occupant a dû se couper dans la salle de bain, et comme le ménage a été fait rapidement...

L'ensemble me secoue encore un peu plus. L'odeur lourde qui provient des rideaux m'entête. Je me sens terriblement fragile et seul. J'aurais voulu "me retrouver" dans cette chambre d'hôtel. Me sentir bien, à l'abri. Me reconstituer... Mais tout m'apparaît hostile.

J'ai un instant de désespoir atroce. Je me sens perdu. Je me demande dans quoi je me suis embringué. C'est déjà dur, je suis isolé et nous ne sommes qu'au début... Je suis déjà secoué alors que je ne vis qu'une vie de touriste favorisé... Qu'est ce que ça va donner plus tard, lors des marches, des voyages en train, en moto, en 4 X 4. Je défaille pour une marque de sang sur le mur, mais comment vais je tenir le coup, en dormant sur la latérite, sous une moustiquaire pour éviter les scorpions ?

Je m'en veux d'être si "précieux" mais je me sens quand même triste et vaguement dégouté...

En prenant mon tee shirt, pour la nuit, je sens une vague humidité dans ma trousse de toilette... Du répulsif moustique s'est répendu imbibant les emballages et mon savon (qui part directement à la poubelle). J'ai l'explication d'une des odeurs de la chambre... Une seule... Sur les 4 ou cinq qui m'entourent...

En tirant la chasse d'eau, j'ai la désagréable surprise de voir que la cuvettes des toilettes est fendue et que le carrelage de la salle de bain se retrouve innondé.

ça ajoute à mon désespoir... C'en est même trop.

Je vais me coucher en me demandant si je vais tenir le coup... Je sais bien que non.

Avant d'éteindre la lumière, je compte les jours qui restent, comme à l'armée.

La deception est intense...

Ce que je voyais comme positif se tranforme en enfer. J'ai envie de vomir. Je m'endors d'un sommeil de malade. Je suis fatigué à en avoir mal partout.

Je m'éveille deux heures plus tard et ne dormirai pratiquement plus de la nuit.

Je vais mal...

Mardi 18 : "On est seul dans le désert..."

- (La plaine des joncs et le delta / deuxième jour au Vietnam)

Le petit déjeuner se passe relativement bien. Il est plus à l'anglaise qu'à l'asiatique. L'omelette est bonne et je me sens mieux. L'hôtel est toujours aussi fade, mais à priori, en plein jours, avec le soleil qui est enfin là, il est moins triste...

Je m'aperçois en risquant un oeil dans la chambre ouverte de compagnons de voyage que je suis le seul à avoir une chambre sale. Il est probable que débordé, le personnel de service n'a pas eu le temps de s'apesantir sur ma chambre qui est qui plus est (individuel oblige) la dernière qui ait été donnée...

Je n'ai pas trop de soucis "prophylactiques", puisque même si ça m'est expressement déconseillé , je bois sans état d'âme un jus d'orange (en effet, il est vraisemblablement rallongé d'eau) -comme tout le monde pratiquement-.

Tout le monde est toujours aussi calme. En clair, les participants au voyage n'échangent rien. Personne ne parle et tout le monde a le nez dans son assiette. J'affecte d'avoir le même comportement. C'est mieux comme ça et ça ne me demande aucun effort. Finalement, les autres sont aussi sauvages que moi. On ne me reprochera donc rien.

Nous partons pour une rando courte dans la plaine des joncs. Endroit où les combats ont été violents pendant la guerre du Vietnam. C'est une belle mise en jambes pour le circuit aventure qui commence demain. La journée est pleine et belle. Il fait beau et nous voyons énormèment de choses : ateliers artisanaux, plaine des joncs, delta du Mekong, maison coloniale, vestiges de la guerre...

Je me sens très seul mais c'est à mon avis le cas de tout le monde. Personne ne parle. Bérénice à côté de moi dans un bateau passe son temps à photographier. Je fais la même chose de mon côté. Les appareils photo peuvent parfois constituer des remparts efficaces qui empêchent de communiquer. Je m'en sers parfaitement à ce niveau.

Les images sont belles, colorées, je me prends de passion pour le cadrage et la photo... Les couleurs pastelles et vives à la fois d'un temple me conduisent à effectuer des plans léchés et travaillés... Je me passionne pour ça et le paysage. ça m'occupe à 200 pourcents.

Je ne sais pas trop si c'est pour me donner une contenance ou vraiment par goût, mais en tous cas, les images sont jolies.

Mon malaise d'hier s'est complètement dissipé et je me sens à nouveau mieux et prêt à profiter du voyage. Le pays est trop beau et intéressant pour que je m'enferme dans des idées noires. Tout au plus dois-je noter que mes errances sont solitaires. Je me sens quand même très seul. Personne ne m'adresse la parole et quand je communique mes impressions, les rares personnes à qui je tente de parler laissent mourir la conversation. Au bout d'un moment, je n'essaie même plus. Tout le monde s'abîme dans un mutisme qui m'étonne, mais je dois en vouloir trop...

J'ai de toutes façons l'habitude de faire comme les autres, alors, je me tais. Ce n'est pas si difficile. Le mimétisme animal m'a toujours été d'un grand secour. Je me fond dans la masse.

Le midi, je mange à nouveau avec le couple Diddl et nouveauté avec les "Ferry". Famille de trois personnes dont il me faut à peine trois minutes pour comprendre à leur allure, leurs discours et surtout le ton de leur voix et leur manière d'articuler, qu'ils font partie de la grande famille... Ce sont des profs. C'est sûr. Quant à savoir de quoi... D'abord, ça m'est égal, ensuite, j'ai affecté de ne plus trop chercher à parler aux autres... Je me sens trop intrusif, trop en attente de communication, alors, je me tais, et parle juste un tout petit peu.

A priori, je pourrais quand même bien m'entendre avec ces trois là. Certes ils en sont déjà à leur 10ème voyage et leur 8éme trek, mais je les sens moins loin de ma sociologie. Il est évident, que je suis le plus beauf de tous, et le seul à n'avoir jamais connu l'étranger. Mais ça, je n'ai de toutes façons plus qu'à l'assumer. Je les sens vaguement supérieur, fort de leur expérience, dans leur positionnement vis à vis de moi, mais c'est peut être simplement mon côté parano qui prend le dessus.

Je me dis que je suis finalement sans doute plus proche de ces deux profs de 50 balais et de leur fils de 18 ans que de n'importe lequel de mes autres compagnons de voyages qui ont pourtant mon âge... Et encore. En réalité, je ne me sens pas plus proche d'eux mais juste un peu moins loin que des autres.

Je me rends compte aussi que je suis le seul à aimer le Vietnam et l'Asie. Les autres collectionnent une destination de plus. Il n'y a dans tous les gens que je cotoye que moi qui ai eu envie de connaître l'Asie, les autres voulaient juste partir. Ils collectionnent les voyages et les circuits aventures comme on collectionne les livres ou les maquettes de bateaux.

J'aime cette croisière sur le Mekong sur un vieux rafiot tout en bois. Les payasages sont splendides, le soleil est là... Une chaleur douce m'entoure. Je me sens presque bien... Il me reste une once de malaise. ça va sans doute partir tout doucement.

Le soir, je dois aller acheter de l'eau. C'est ma première escapade solitaire au Vietnam. Et j'avoue que j'ai un peu la trouille... Je n'ose pas aller plus loin que le coin de la rue. J'achète de l'eau au premier bazar venu et rentre me terrer à l'hôtel.

Le guide a proposé de manger en groupe, pratiquement tout le groupe y va...

Je mange ce soir avec deux couples de Suisses qui sont souvent loin de moi lors des repas... En réalité, ils sont souvent loin de tous le monde puisqu'ils s'isolent toujours rien qu'à deux... J'apprends ce soir qu'ils sont tous les 4 en voyage de noce et que ceci est pour eux très IMPORTANT ! (on en aura des preuves plus tard) Bref, ils cisaillent en permanence l'esprit de groupe parce qu'ils veulent marquer leur individualité. Ils sont 1 + 1. Rien de plus. Le reste ne compte pas.

Ce soir, obligés de parler, ils s'allient pour nous exclure... Bérénice et moi entendons parler des institutions suisses dans lesquelles l'un d'eux travaille... Il y a longtemps que j'ai jeté l'éponge. J'ai essayé de parler trois fois. Faute de relance, je laisse mourir la conversation et me mure dans le silence. Un des suisses est plus sympa que les autres, mais ne parvient pas à briser le flot de paroles sur le fonctionnement des chambres et des "députés". La femme de l'autre suisse (le leader de la conversation politique qui doit travailler dans une sorte de "parlement" !) semble s'emmerder à cent sous de l'heure ; comme Bérénice qui finalement se tourne de l'autre coté et parvient au prix d'un torticolis, à participer à une autre conversation.

Nous rentrons à l'hôtel...

La traversée de la ville jusqu'à lui est épique. Nous faisons sensation, je ne suis pas certain que le Vietnam, et surtout ce quartier de Saïgon soit habitué à voir passer de nombreux occidentaux... Les rires, sourires et cris "hellos !" sont innombrables... Au moins, notre allure fait rire, c'est déjà beaucoup. ça aurait pu être pire. Je suis à nouveau la cible du regard d'adolescentes, mais ici je sais pourquoi : je suis juste une curiosité !

A l'hôtel je retrouve ma chambre limite et son odeur désagréable... Il y fait sombre et je retrouve un peu cet état de malaise qui m'avait touché la veille, mais beaucoup moins fort... Je sens que je devrais tenir le coup et que si le voyage risque fort de ne pas être aussi agréable que prévu, il ne semble pas s'annoncer non plus complètement désagréable. Le décalage d'hier étant à priori effacé...

Je m'endors en craignant quand même vaguement la journée libre annoncée pour dans deux jours...ça ne me dit rien qui vaille... Que vais-je bien pouvoir faire ?

Un petit lézard court sur le mur de ma chambre et se planque dans les rideaux... Demain, je quitte cet hôtel, mais je n'attends pas mieux ailleurs.

Le delta était quand même chouette, la journée belle de tant d'images stockées à jamais dans mon souvenir.

Je m'endors calmement. Je ne compte plus les jours, mais je sais bien qu'on est que tout au début du voyage. Je prends maintenant pleinement la mesure de ma folie : trois semaines, c'est long. Il faudra tenir.

Tenir...

Mercredi 19 : "Voies-ferrées..."

- (Train Saïgon/Nha-trang / troisième jour au Vietnam)

Et finalement, je tiens.

Pas trop mal.

Aujour'hui, la véritable aventure, celle pour laquelle j'ai signé commence... Nous prenons le train pour rejoindre Nha Trang. C'est la fin du voyage édulcoré, cette fois on est au contact "du vrai". Finie l'Asie conditionnée, cette fois, on se coltine la réalité. Je n'en ai pas vraiment peur, mon coup de bambou du premier jour est passé.

Me voilà donc dans ce train... Dany Wilde et Purdey m'ont invité dans leur wagon. Le sentiment de solitude a donc vécu. Je me sens bien du coup. Dany Wilde est le type idéal pour le voyage de ce genre : amusant, sympa, cultivé et drôle, il amuse tout le monde et est un peu responsable des vélléïtés d'esprit de groupe qui commence à se mettre en place. Sa femme, Purdey est plutôt sympa elle aussi.

Je suis donc content... Nous nous installons dans le compartiment du train et commençons à manger une sorte de casse-croute qui nous a été fourni pour le trajet. Cette fois ci nous touchons un peu à l'aventure, et c'est bien. Nous sommes entourés du vrai vietnam et tout est intéressant. En même temps, nous étalons des "richesses" et sommes les représentants d'un monde plutôt "classé comme supérieur" ici. Cette position n'est pas facile à tenir. C'est un peu comme si on était au zoo, comme si on se moquait sous couvert de recherche d'authenticité de la vraie vie du pays. Je ne suis pas certain que notre démarche de "partage" soit bien comprise de tous les gens d'ici qui nous reprocheraient plutôt d'aller voir à un endroit où nous ne sommes pas conviés à aller. Leur vie n'est pas un spectacle. Je le verrai un peu plus tard à mes dépends.

Pour le moment un souci arythmètique se pose : je suis dans le mauvais compartiment et le guide vient me remettre au pas. Il est entendu qu'il était prévu que je reste avec Dany Wilde et Purdey, mais ça ne tombe pas juste... Le groupe de trois filles ne va quand même pas se séparer ! Et de toutes façons, le guide a prévu de rester avec eux... On ne peut pas séparer un couple, donc, on me demande de rejoindre la famille des Ferry : ils sont trois et il y a une place pour moi du coup... Je m'apprête à le faire... De plus ou moins bonne grâce, mais on ne peut rien faire contre l'arythmètique. Le problème c'est que nous sommes 5 dans le compartiment, et que pour que je parte en effet, il faut que les deux suisses qui sont avec nous se lèvent parce que mon sac est sous la banquette...

Et là, ils sont occupé à se peloter et s'embrasser voyage de noce oblige.

D'un coup, Dany Wilde disjoncte et me demande de rester là. Le compartiment possède 6 places assises, Il n'y a que 4 couchettes, mais on n'en a pas besoin puisqu'on arrive à 21 heures, on tiendra bien à 5 là dedans. Le guide est assez d'accord.

J'insiste pour partir, après tout, le voyage en groupe implique d'accepter cette organisation. Mais Dany s'insurge et c'est le guide qui morfle. Pourquoi veut il à tout prix tout organiser ?

Dany semble comprendre que le groupe ne tourne pas, ils sent bien que pour moi et Bérénice, les choses sont un peu compliquées, et il tente, finalement, de mettre en place un processus d'intégration. Je ne suis pas trop sûr de ça, mais c'est comme ça que je le ressens. Plusieurs fois, il a regretté (comme moi d'ailleurs) que le circuit aventure ne tienne pas vraiment ses promesses au niveau "aventure" justement. Et je sais pertinemment qu'il n'est pas content que les 4 couples en voyages de noces explosent systématiquement toute organisation "aventure" en groupe pour les remplacer par des appartés en couple confortables et bien balisés...

D'ailleurs, pour l'heure, Michaël et Ludivine passent leur temps à se rouler des pelles. Si ils étaient à Genève, ce seraient pareil...

Passons.

Les Diddl ont rencontré les autres suisses (appelons les, "les Giscard", tiens, ça leur colle bien, à ces suisse là !), fans aussi de leurs fringues "The North Face". Les "marques" rapprochent ! Sociologie-marketing de base, mais c'est étrangement vrai. Ils partagent donc le même compartiment. Lorsque je suis passé devant, tout à l'heure, on ne s'y marrait pas beaucoup. Je doute qu'on se marre énormèment dans ces deux couples d'ailleurs.

Passons, aussi.

Je discute un peu avec Ludivine et Michaël quand ils ne passent pas leur temps collé l'un à l'autre. Dany Wilde et sa femme participent à la conversation, d'autres membres du groupe passent parfois la tête dans le compartiment eux aussi : Bérénice et ses amies, etc.

Une communication de base s'instaure. C'est plus que j'en attendais.

C'est bien suffisant finalement.

Le voyage décolle enfin, je trouve mes marques. Les Ferrys sont étiquetés par tout le monde comme "profs". ça les gêne un peu. Mais ils sont tellement dans le moule qu'il est impossible que les gens ne s'en rendent pas compte. Par jeu, on tente de trouver les professions des autres participants au voyage. J'apprends ainsi que Bérénice est une petite fonctionnaire, et que Purdey et Dany Wilde travaillent, comme moi, dans le domaine sanitaire et social. Etonnament, les gens ne devinent pas mon emploi. On me sentirait plus dans la technique, et l'informatique. Tous sont surpris d'apprendre ma vraie fonction.

Je ne maîtrise finalement pas mon image, j'ai vraiment deux faces... Avant, quand j'étais instit', on me voyait souvent comme un commercial. Il y a quelque chose d'une schyzophrénie chez moi. Cette dislocation des images me plaît. Finalement j'aime bien qu'on me voit comme "un autre".

Sans doute parce que je ne m'aime pas.

Les discussions sympas se prolongent un peu. Puis chacun réintègre son compartiment.

Le Vietnam défile derrière l'écran géant des fenêtres. Il fait un soleil radieux.

C'est bien.

Au bout d'un moment, les deux suisses recommançant leurs papouilles, et décidant, qu'après tout, on est ici pour découvrir un pays, je me lance à l'assaut du train. Je me jette donc, à l'assaut de la "descente des wagons".

Nous sommes en première classe (je le regrette) et du coup, j'ai envie de voir comment voyagent les vrais gens d'ici. J'ai un ami (Didier) qui avait fait la même chose en Chine et qui avait ainsi pris contact avec des étudiants chinois, loins de l'esprit formaté du circuit qu'on lui avait vendu. J'ai envie de faire comme lui.

Je descends donc vers l'autre bout du train.

De notre côté le train est confortable. Il ressemble un peu aux trains des années 1970-80 en France, pour ce que j'en ai connu. Des membres de notre groupe ont trouvé ça un peu sale. Mais je ne suis pas trop d'accord. C'est ni plus ni moins aussi sale que nos trains de banlieues en France. Il ne faut pas exagérer.

Le descente du train est édifiante.

Mais je ne tombe sur aucun étudiant vietnamien. C'est plutôt l'âge mûr qui domine... Les wagons deviennent, au fur et à mesure qu'on descend de classe de plus en plus dépouillés... Au bout d'un moment, il n'y a plus d'air conditionné (remplacé par de grands ventilateurs) et les gens sont assis sur de simples banquettes en bois. C'est ici que j'aurai voulu faire le trajet moi. C'est ici que se serait déroulé la vraie aventure, ici qu'il aurait été facile de découvrir le vrai Vietnam.

Mais mon attachement à la sécurité et mon circuit luxe m'ont éloigné de ça. Et, les regards des voyageurs sont franchement hostiles. Je me sens voyeur. Mon souci de simplicité et de contact fait long feu. Je me sens étranger, je crois que les gens imaginent que je viens me moquer d'eux. Que je les regarde comme je dévisagerais les animaux d'un zoo. Ils sont vaguement honteux de leur misère sans doute et plutôt énervé face à ce que je représente. Pour eux, je n'ai rien à foutre là, et ils me le montrent.

Un groupe de militaire me désigne franchement la porte pour me signifier que je suis dans le mauvais sens... Vraisemblablement pour m'informer et m'aider... Mais...

Je fais demi tour, plutôt mal à l'aise. J'ai l'impression d'avoir fait une connerie. Les portes d'intercommunication se referment les unes derrière les autres après mon passage, je retourne dans la sécurité aseptisée de la première classe. Même en me promenant dans le train, finalement je ne trouve pas non plus ma place...

Je retourne donc sagement dans mon compartiment.

Michaël et Ludivine sont plaqués l'un sur l'autre... Purdey, gênée, va lire ailleurs. Dany Wilde me fait un sourire puis une grimace, visiblement ennuyé aussi de "déranger"... Je traîne dans le couloir. Dany vient m'y rejoindre avec son livre. On se retrouve assis par terre dans le couloir, pour ne pas gêner les suisses en "Lune de miel"...

Le tout sur un circuit aventure au Vietnam...

On croit rêver !

Quelques mètres plus loin, des vietnamiens entassés dans une ambiance surchauffée attendent d'arriver à destination sous des ventilateurs brassant de l'air torrides. Et ici, deux occidentaux se pelotent et s'embrassent au point de vider leur compartiment de première classe.

Nos privilèges de castes sont évidents...

Vers 17 heures, nous mangeons un repas vietnamien.

Un vrai...

Avec les baguettes. Dans le train, nous n'avons aucun traitement de faveur. C'est plutôt bien. La soupe est bonne. Parsemée de large feuilles vertes. Le repas se laisse manger.

Et le soleil se couche. Il est 18 heures, et nous sommes censés arriver à 21 heures. Mais le train a déjà pris beaucoup de retard ! Les livres sortent des sacs puisqu'il n'est plus de paysages à contempler. Je parle un peu avec Dany Wilde puis me lance dans la lecture du guide du routard. Je tente de me prévoir un programme pour la journée libre d'après demain.

J'ai un peu froid à cause de la climatisation très forte de notre compartiment, mais je n'ose pas déranger les Suisses qui dorment sur nos sacs, où se trouve mon pull !

Purdey, réagit la première et file dans le couloir puis squatter un autre compartiment...

Les deux suisses s'étant étendus à deux sur une couchette, planqués sur une couverture, demandent à ce qu'on éteigne les lumières et allume les veilleuses.

Je tente de dormir et comme j'ai pas mal de retard de sommeil, je sombre assez vite...

Je m'éveille transit de froid. la climatisation est vraiment réglée trop fort. Je suis toujours assis, le visage appuyé contre la fenêtre. Dany Wilde lit toujours, au bout de la banquette. Les deux suisses, couchés dans les bras l'un de l'autre, ont transformé la première banquette en couchette et ont piqué les autres couvertures pour supporter le froid. J'entends le bruit des baisers qui me paraissent vaguement obsène dans l'obscurité du compartiment.

Je dois demeurer jaloux, je ne suis pas encore remis de m'être fait jeter par France...

Et puis le froid me coupe en deux, me tombe sur le dos...

Au bout de dix minutes, je ne tiens plus. J'ouvre sans bruit la porte du compartiment et récupère un peu d'air chaud dans le couloir. Quelques membres du groupe traînent désoeuvré dans la coursive étroite du wagon. ça fait bien longtemps qu'on devrait être à Nha Trang. Le train a beaucoup de retard.

Je baisse une vitre du couloir, l'air chaud de la nuit vietnamienne, m'englobe et m'enveloppe de sa douceur... Me réchauffe enfin.

Le train est arrêté dans une gare. Il laisse passer un rapide. Enfin, juste un train un peu plus rapide.

J'échange deux ou trois phrases avec Jean Michel Ferry, le père de famille... Le train se remet en marche...

Et roulant ainsi, nous atteignons Nha-Trang à Minuit et demi.

Sac à dos chargé, sac de voyages à la main, nous descendons du train. Nous sommes crevé par le voyage, certains, abrutis par la chaleur, moi, étourdi par le froid (!). Le nouveau guide vietnamien nous attend à la gare. Il fait la gueule parce qu'il est tard... Nous sommes bloqués par un contrôleur local qui refuse de nous laisser sortir de la gare sans voir nos tickets. C'est suréaliste. Le voyage est fini, nous avons été contrôlés au moins vingt fois ! Il est impossible (à fortiriori pour des occidentaux) de se retrouver là sans billets ! Et nous sommes bloqués pour une connerie de tickets... Dany Wilde nous fait remarquer que le contrôleur est tout petit, et que nous sommes une vingtaine... "Il ne fait pas le poids."

C'est bien sûr pour rire mais l'exaspération est à son comble. Et je me demande si il n'a pas vraiment envie d'accrocher ce gêneur à un porte manteau...

Les tickets sont vite retrouvés et nous sortons de la gare.

Le trajet dans le bus est silencieux.

L'hôtel est beau, la chambre nickel, je me love dans le lit colonial.

La journée a été belle.

Je me sens bien.

Enfin !

Je m'endors pour une nuit réparatrice...

Dernière image de la turbulente Saïgon, avant la poursuite du voyage vers Nha trang.

L'exigu couloir, qui sera pourtant un chaud refuge la nuit quand la climatisation soufflera de l'air glacé dans le compartiment...

Gare de Saïgon... Attention au (premier) départ, il y en aura beaucoup d'autres !
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